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LE TABOU DES FEMMES MALTRAITANTES

 

 

 

 

https://journals.openedition.org/champpenal/8039?lang=en

2. Le tabou féministe de la violence des femmes

8La difficulté à rendre compte de la violence, à la fois sur le plan empirique et sur le plan théorique, est redoublée par un processus d’invisibilisation des femmes - ces fameuses « silencieuses de l’Histoire » (Perrot, 1998). Comme le montre l’ouvrage dirigé par Frédéric Chauvaud et Gilles Malandain (2009), les femmes qui passent devant la justice aux XIXe et XXe siècles se trouvent dans un double bind : « impossibles victimes » et « impossibles coupables », les femmes peinent à faire reconnaître comme non pathologiques ou non exceptionnelles les violences dont elles sont victimes, mais aussi les violences qu’elles infligent. Indissociables, ces deux opérations témoignent de la position « mineure » des femmes.

9L’organisation sociale repose en effet sur la mise en scène matérielle et symbolique d’une bipolarité qui distribue tâches et stéréotypes, opposant nature/culture, espace privé/espace public, donner la vie/donner la mort, force/faiblesse, virilité/féminité, sexe masculin/sexe féminin (Ortner, 1998 ; Héritier, 1996). Cette division sexuelle des rôles, des stéréotypes et des symboles confine le groupe des femmes à être des agents de pacification des mœurs et non des guerrières – ou plus exactement à se voir interdire les armes les plus sophistiquées. Tel est le principe mis au jour par l’anthropologue Paola Tabet qui a enquêté sur les règles de répartition des outils et a constaté un gap technologique entre les sexes (Tabet, 1979, 10). Il va sans dire que ces usages se déclinent de manière très variable et que les systèmes de distribution, tout en étant éminemment sexués, prévoient des exceptions. Il existe bel et bien des femmes à cœur d’homme (Héritier, 1996), qui jettent le trouble et déplacent les normes, jusqu’à éroder les fondements mêmes du principe de monopole masculin des armes (Pruvost, 2008).

10Du point de vue chronologique, l’étude scientifique de l’appropriation par les femmes du pouvoir de violence s’est faite après la mise en évidence des violences faites aux femmes, et ce, pour des raisons stratégiques. Les études sur les genres, liées au mouvement de libération des femmes, ont obéi à la logique de l’urgence politique de changement des lois et des pratiques : il était impératif de rendre visible l’oppression, structurelle, matérielle et physique, imprimée sur le corps même des femmes. Le recensement des actes concrets dont sont victimes les femmes constitue un enjeu majeur de reconnaissance du phénomène comme fait social (Jaspard et alii, 2003) car en la matière, il peut y avoir trois pas en avant et deux pas en arrière (Chetcuti et alii, 2007). Il était crucial que les violences faites aux femmes deviennent un problème public (Gusfield, 2009). Elles sont désormais entrées dans l’agenda politique et législatif. La table des matières du dernier code pénal en témoigne : une entrée à part entière est réservée aux violences faites aux femmes (cf. le Décret n°2010-671 du 18 juin 2010 - art. 2). Le phénomène est désormais sexué : les femmes sont désignées en tant que telles comme victimes de la violence dans le code de procédure pénale, civil et pénal.

  • 3  Il faut noter qu’une troisième « victime » de violence est nommément citée, il s’agit des agents d (...)

11Ainsi, alors même que les codes français restent flous, comme on l’a vu, quant à la caractérisation des violences et des auteurs de ces mêmes violences, les contours des victimes potentielles de ces violences sont en revanche plus précis. Le relevé systématique des usages du terme de « violence » dans les codes révèle que les femmes et les mineurs constituent les deux catégories de victimes principales associées au terme de « violence »3. Cette inscription dans le droit traduit plus largement l’association paradigmatique entre la catégorie « femme » et la catégorie de « victime », mais aussi entre « femme » et « non-violence ».

  • 4  Butler, 2005.

12Dans un tel cadre, la mise en évidence de l’hétérogénéité du groupe des femmes (et notamment de la participation des femmes à la violence) est périlleuse sur le plan politique et peut conduire, pour des questions de rationalité politique, à une forme d’essentialisation4 (Butler, 2005). De fait, rares sont les féministes comme la philosophe Marie-Jo Dhavernas à mettre en lumière, à l’époque du Mouvement de Libération des Femmes, la participation implicite des féministes au mythe de la non-violence féminine.

Il me semble, que l’évitement du problème provient en grande partie d’un implicite du Mouvement [de Libération des Femmes], toutes tendances confondues, qui, au nom de la critique de la violence, cautionne le mythe de la non-violence des femmes (que celle-ci vienne de la biologie, de l’inconscient ou de la culture, peu importe en l’occurrence). On a entendu dire, hors du Mouvement mais parfois aussi dans le Mouvement, que le "sexe qui donne la vie ne peut pas vouloir donner la mort", ce qui est faire bon marché de l’ambivalence de l’amour (notamment maternel ou parental) et oublier que donner la vie, c’est aussi, par définition, donner la mort puisque s’il y a mort absolue, il n’y a pas de vie qui ne contienne de la mort. […] Par ailleurs, le fait même que les femmes puissent avoir quelque chose à voir avec la violence, dans un autre espace que celle de victime, apparaît souvent comme presque sacrilège […], il contrevient à l’image de la femme douce (et pire, de la Bonne Mère) et dérange l’ordre dichotomique de la société (Dhavernas, 1981).

  • 5  Cf. supra notre état des lieux bibliographique.

13Mais le point de vue de Marie-Jo Dhavernas est resté isolé au sein du MLF comme de la scène académique. Les études sur les genres ont suivi l’agenda militant en s’intéressant d’abord aux violences faites aux femmes et à la domination masculine avant de trouver un intérêt scientifique à la violence des femmes. L’ouvrage dirigé par A. Farge et C. Dauphin, s’il est précédé de recherches historiques monographiques5 est le premier à oser réunir des travaux portant à la fois sur les violences faites aux femmes et les violences exercées par les femmes. Le titre de l’ouvrage (De la violence et des femmes, 1997) est à la mesure de cette double ambition. Ce projet ne s’est cependant pas fait sans mal. Voici comment l’anthropologue Marie-Élisabeth Handman retrace le projet de recherche collectif qui est à l’origine du livre :

Je me souviens avoir mis un an et demi à décider les historiennes féministes, tenant séminaire à l’EHESS dont certaines avaient participé à l’ouvrage dirigé par G. Duby et M. Perrot, Histoire des femmes […], à travailler sur la violence des femmes. Elles craignaient que celle-ci ne soient, une fois de plus, stigmatisées ; or, il me paraît nécessaire de dire que les femmes ne sont pas moins violentes que les hommes ; simplement les causes de leurs violences et les formes qu’elles empruntent sont le plus souvent différentes de celles des hommes et s’inscrivent dans les marges que leur laissent les hommes pour les exercer (Handman, 2003, 73).

14De fait, l’ouvrage à sa sortie, n’a pas été plébiscité par la communauté des historien-ne-s et plus largement des sciences humaines.

  • 6  Cécile Prieur « La justice est plus clémente envers les femmes qu’envers les hommes », Le Monde, 2 (...)

15Sur une tout autre scène, celle des médias nationaux, il est intéressant de noter la réception faite à l’étude sociodémographique de France-Line Mary sur les femmes et la justice pénale (1996a et b). Dans les mois qui ont suivi la parution de ses résultats, plusieurs articles de journaux en avaient conclu à « une justice pénale plus clémente à l’égard des femmes » et dénonçaient ce phénomène6. L’auteure raconte qu’après la médiatisation (parfois erronée ou en tout cas caricaturée) de son travail, certaines chercheuses lui ont reproché d’entacher la cause des femmes.

16Le féminisme d’Etat, à la fois issu et critiqué par le Mouvement de Libération des Femmes, semble à première vue occuper une position de surplomb par rapport aux débats féministes sur la non-violence des femmes. Les diverses secrétaires et ministres à la condition féminine, aux droits de « la » puis « des » femmes tranchent en posant l’égalité professionnelle des hommes et des femmes comme un droit valant théoriquement pour tous les corps de métier (Lévy, 1988 ; Bride Stetson, Mazur, 1995) : les métiers d’arme n’échappent pas à la règle de la féminisation des métiers d’hommes, d’autant qu’une partie d’entre eux relève de la fonction publique. Le féminisme d’État se trouve ainsi à mener de front deux chantiers tout au long des années 1970 et des années 1980 : la féminisation de l’armée, de la police, de l’administration pénitentiaire et des douanes d’une part, la lutte contre les violences faites aux femmes, d’autre part. Après avoir obtenu la féminisation de l’ensemble des grades, la levée des quotas discriminants pour les femmes dans les métiers qui avaient négocié un régime d’exception, les féministes d’État se sont désintéressées des inégalités persistantes (Pruvost, 2008). La lenteur du processus de féminisation dans ces métiers d’armes est cependant emblématique de la difficulté à lever ces monopoles masculins. La permanence de coutumes bloquant ou restreignant l’accès des femmes aux brigades les plus outillées en armes sophistiquées et les plus exposées à la violence traduisent en outre la persistance des stéréotypes de sexe et la transgression que constitue l’officialisation de la présence des femmes dans ces secteurs. Il est implicite que les femmes recrutées dans les métiers d’ordre doivent rester minoritaires (Pruvost, 2007). L’égalité recherchée par le féminisme d’État est plus formelle que réelle.

17Ainsi peut-on dire que la participation des femmes à la violence constitue un objet embarrassant pour le mouvement féministe, à la fois sur le plan militant et scientifique. Il faut dire que la reconnaissance du phénomène est à haut risque : déclarer les femmes du côté de la non-violence, c’est redoubler l’interdit qui leur est fait de revendiquer la violence comme ressource propre, c’est accentuer leur marginalité politique au détriment d’autres groupes dominants (les colonisés, par exemple) pour lesquels la ressource de la violence est légitimée, c’est aussi jouer le jeu de l’essentialisme qui place les femmes du côté d’un pacifisme intemporel et intangible. Mais dans le même temps, reconnaître l’usage de la violence par les femmes comme possible et souhaitable, c’est postuler que l’accès à la violence est un progrès social, c’est valider l’idée d’un alignement des femmes sur les stéréotypes masculins, et non l’inverse, c’est poser comme horizon l’indissolubilité de la citoyenneté et de la violence, et par là renoncer à l’utopie de la non-violence. Autant dire que le malaise, suscité par ce double-bind, est loin d’être dissipé.

8La difficulté à rendre compte de la violence, à la fois sur le plan empirique et sur le plan théorique, est redoublée par un processus d’invisibilisation des femmes - ces fameuses « silencieuses de l’Histoire » (Perrot, 1998). Comme le montre l’ouvrage dirigé par Frédéric Chauvaud et Gilles Malandain (2009), les femmes qui passent devant la justice aux XIXe et XXe siècles se trouvent dans un double bind : « impossibles victimes » et « impossibles coupables », les femmes peinent à faire reconnaître comme non pathologiques ou non exceptionnelles les violences dont elles sont victimes, mais aussi les violences qu’elles infligent. Indissociables, ces deux opérations témoignent de la position « mineure » des femmes.

9L’organisation sociale repose en effet sur la mise en scène matérielle et symbolique d’une bipolarité qui distribue tâches et stéréotypes, opposant nature/culture, espace privé/espace public, donner la vie/donner la mort, force/faiblesse, virilité/féminité, sexe masculin/sexe féminin (Ortner, 1998 ; Héritier, 1996). Cette division sexuelle des rôles, des stéréotypes et des symboles confine le groupe des femmes à être des agents de pacification des mœurs et non des guerrières – ou plus exactement à se voir interdire les armes les plus sophistiquées. Tel est le principe mis au jour par l’anthropologue Paola Tabet qui a enquêté sur les règles de répartition des outils et a constaté un gap technologique entre les sexes (Tabet, 1979, 10). Il va sans dire que ces usages se déclinent de manière très variable et que les systèmes de distribution, tout en étant éminemment sexués, prévoient des exceptions. Il existe bel et bien des femmes à cœur d’homme (Héritier, 1996), qui jettent le trouble et déplacent les normes, jusqu’à éroder les fondements mêmes du principe de monopole masculin des armes (Pruvost, 2008).

10Du point de vue chronologique, l’étude scientifique de l’appropriation par les femmes du pouvoir de violence s’est faite après la mise en évidence des violences faites aux femmes, et ce, pour des raisons stratégiques. Les études sur les genres, liées au mouvement de libération des femmes, ont obéi à la logique de l’urgence politique de changement des lois et des pratiques : il était impératif de rendre visible l’oppression, structurelle, matérielle et physique, imprimée sur le corps même des femmes. Le recensement des actes concrets dont sont victimes les femmes constitue un enjeu majeur de reconnaissance du phénomène comme fait social (Jaspard et alii, 2003) car en la matière, il peut y avoir trois pas en avant et deux pas en arrière (Chetcuti et alii, 2007). Il était crucial que les violences faites aux femmes deviennent un problème public (Gusfield, 2009). Elles sont désormais entrées dans l’agenda politique et législatif. La table des matières du dernier code pénal en témoigne : une entrée à part entière est réservée aux violences faites aux femmes (cf. le Décret n°2010-671 du 18 juin 2010 - art. 2). Le phénomène est désormais sexué : les femmes sont désignées en tant que telles comme victimes de la violence dans le code de procédure pénale, civil et pénal.

  • 3  Il faut noter qu’une troisième « victime » de violence est nommément citée, il s’agit des agents d (...)

11Ainsi, alors même que les codes français restent flous, comme on l’a vu, quant à la caractérisation des violences et des auteurs de ces mêmes violences, les contours des victimes potentielles de ces violences sont en revanche plus précis. Le relevé systématique des usages du terme de « violence » dans les codes révèle que les femmes et les mineurs constituent les deux catégories de victimes principales associées au terme de « violence »3. Cette inscription dans le droit traduit plus largement l’association paradigmatique entre la catégorie « femme » et la catégorie de « victime », mais aussi entre « femme » et « non-violence ».

  • 4  Butler, 2005.

12Dans un tel cadre, la mise en évidence de l’hétérogénéité du groupe des femmes (et notamment de la participation des femmes à la violence) est périlleuse sur le plan politique et peut conduire, pour des questions de rationalité politique, à une forme d’essentialisation4 (Butler, 2005). De fait, rares sont les féministes comme la philosophe Marie-Jo Dhavernas à mettre en lumière, à l’époque du Mouvement de Libération des Femmes, la participation implicite des féministes au mythe de la non-violence féminine.

Il me semble, que l’évitement du problème provient en grande partie d’un implicite du Mouvement [de Libération des Femmes], toutes tendances confondues, qui, au nom de la critique de la violence, cautionne le mythe de la non-violence des femmes (que celle-ci vienne de la biologie, de l’inconscient ou de la culture, peu importe en l’occurrence). On a entendu dire, hors du Mouvement mais parfois aussi dans le Mouvement, que le "sexe qui donne la vie ne peut pas vouloir donner la mort", ce qui est faire bon marché de l’ambivalence de l’amour (notamment maternel ou parental) et oublier que donner la vie, c’est aussi, par définition, donner la mort puisque s’il y a mort absolue, il n’y a pas de vie qui ne contienne de la mort. […] Par ailleurs, le fait même que les femmes puissent avoir quelque chose à voir avec la violence, dans un autre espace que celle de victime, apparaît souvent comme presque sacrilège […], il contrevient à l’image de la femme douce (et pire, de la Bonne Mère) et dérange l’ordre dichotomique de la société (Dhavernas, 1981).

  • 5  Cf. supra notre état des lieux bibliographique.

13Mais le point de vue de Marie-Jo Dhavernas est resté isolé au sein du MLF comme de la scène académique. Les études sur les genres ont suivi l’agenda militant en s’intéressant d’abord aux violences faites aux femmes et à la domination masculine avant de trouver un intérêt scientifique à la violence des femmes. L’ouvrage dirigé par A. Farge et C. Dauphin, s’il est précédé de recherches historiques monographiques5 est le premier à oser réunir des travaux portant à la fois sur les violences faites aux femmes et les violences exercées par les femmes. Le titre de l’ouvrage (De la violence et des femmes, 1997) est à la mesure de cette double ambition. Ce projet ne s’est cependant pas fait sans mal. Voici comment l’anthropologue Marie-Élisabeth Handman retrace le projet de recherche collectif qui est à l’origine du livre :

Je me souviens avoir mis un an et demi à décider les historiennes féministes, tenant séminaire à l’EHESS dont certaines avaient participé à l’ouvrage dirigé par G. Duby et M. Perrot, Histoire des femmes […], à travailler sur la violence des femmes. Elles craignaient que celle-ci ne soient, une fois de plus, stigmatisées ; or, il me paraît nécessaire de dire que les femmes ne sont pas moins violentes que les hommes ; simplement les causes de leurs violences et les formes qu’elles empruntent sont le plus souvent différentes de celles des hommes et s’inscrivent dans les marges que leur laissent les hommes pour les exercer (Handman, 2003, 73).

14De fait, l’ouvrage à sa sortie, n’a pas été plébiscité par la communauté des historien-ne-s et plus largement des sciences humaines.

  • 6  Cécile Prieur « La justice est plus clémente envers les femmes qu’envers les hommes », Le Monde, 2 (...)

15Sur une tout autre scène, celle des médias nationaux, il est intéressant de noter la réception faite à l’étude sociodémographique de France-Line Mary sur les femmes et la justice pénale (1996a et b). Dans les mois qui ont suivi la parution de ses résultats, plusieurs articles de journaux en avaient conclu à « une justice pénale plus clémente à l’égard des femmes » et dénonçaient ce phénomène6. L’auteure raconte qu’après la médiatisation (parfois erronée ou en tout cas caricaturée) de son travail, certaines chercheuses lui ont reproché d’entacher la cause des femmes.

16Le féminisme d’Etat, à la fois issu et critiqué par le Mouvement de Libération des Femmes, semble à première vue occuper une position de surplomb par rapport aux débats féministes sur la non-violence des femmes. Les diverses secrétaires et ministres à la condition féminine, aux droits de « la » puis « des » femmes tranchent en posant l’égalité professionnelle des hommes et des femmes comme un droit valant théoriquement pour tous les corps de métier (Lévy, 1988 ; Bride Stetson, Mazur, 1995) : les métiers d’arme n’échappent pas à la règle de la féminisation des métiers d’hommes, d’autant qu’une partie d’entre eux relève de la fonction publique. Le féminisme d’État se trouve ainsi à mener de front deux chantiers tout au long des années 1970 et des années 1980 : la féminisation de l’armée, de la police, de l’administration pénitentiaire et des douanes d’une part, la lutte contre les violences faites aux femmes, d’autre part. Après avoir obtenu la féminisation de l’ensemble des grades, la levée des quotas discriminants pour les femmes dans les métiers qui avaient négocié un régime d’exception, les féministes d’État se sont désintéressées des inégalités persistantes (Pruvost, 2008). La lenteur du processus de féminisation dans ces métiers d’armes est cependant emblématique de la difficulté à lever ces monopoles masculins. La permanence de coutumes bloquant ou restreignant l’accès des femmes aux brigades les plus outillées en armes sophistiquées et les plus exposées à la violence traduisent en outre la persistance des stéréotypes de sexe et la transgression que constitue l’officialisation de la présence des femmes dans ces secteurs. Il est implicite que les femmes recrutées dans les métiers d’ordre doivent rester minoritaires (Pruvost, 2007). L’égalité recherchée par le féminisme d’État est plus formelle que réelle.

17Ainsi peut-on dire que la participation des femmes à la violence constitue un objet embarrassant pour le mouvement féministe, à la fois sur le plan militant et scientifique. Il faut dire que la reconnaissance du phénomène est à haut risque : déclarer les femmes du côté de la non-violence, c’est redoubler l’interdit qui leur est fait de revendiquer la violence comme ressource propre, c’est accentuer leur marginalité politique au détriment d’autres groupes dominants (les colonisés, par exemple) pour lesquels la ressource de la violence est légitimée, c’est aussi jouer le jeu de l’essentialisme qui place les femmes du côté d’un pacifisme intemporel et intangible. Mais dans le même temps, reconnaître l’usage de la violence par les femmes comme possible et souhaitable, c’est postuler que l’accès à la violence est un progrès social, c’est valider l’idée d’un alignement des femmes sur les stéréotypes masculins, et non l’inverse, c’est poser comme horizon l’indissolubilité de la citoyenneté et de la violence, et par là renoncer à l’utopie de la non-violence. Autant dire que le malaise, suscité par ce double-bind, est loin d’être dissipé.

 

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05/11/2020
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