STOP Hommes Battus France Association

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Reconduction de la violence de lenfant à l'âge adulte

Nombre de professionnels en contact avec les personnes victimes de violence, personnel judiciaire, policiers, personnel des services sociaux, thérapeutes, soutiennent l’hypothèse de la reproduction de la violence, qui schématiquement pourrait se résumer ainsi : les victimes, ainsi que les auteurs, reproduisent des situations de violence subies alors qu’ils étaient enfants. « Les auteurs d’agressions sexuelles n’ont pas forcément subi des agressions sexuelles, même s’ils ont tous, au cours de leur enfance été victimes de formes de violences graves » (Morbois et Casalis, 2002), « Les hommes violents ont été des enfants maltraités » (Welzer-Lang, 1991), « Tous les criminels ont été des enfants battus » (Lopez, 1997), si ces propos concernant les agresseurs sont banalisés, les interprétations concernant les victimes apparaissent moins tranchées. Sans nier que les situations vécues pendant l’enfance ont une incidence sur les comportements des adultes, des approches féministes et certaines approches sociologiques critiquent ce modèle explicatif unique, parce qu’individualiser le problème revient à supprimer ses dimensions sociales : appartenance à un groupe socioprofessionnel et culturel, rapports sociaux entre les sexes et intergénérationnels. Un positionnement intermédiaire, plus nuancé se fait jour parmi des chercheurs en sciences sociales, des militants ou des professionnels de l’aide aux victimes, qui soulignent le fait que tous les enfants maltraités ne deviennent pas des agresseurs ou de victimes. Introduit en France par Boris Cyrulnik, le concept de « résilience » a reçu un accueil favorable de la part de nombre d’intervenants sociaux. Ce mot emprunté au vocabulaire de la physique et de la métallurgie caractérise la résistance d’un métal aux chocs ; appliqué aux sciences sociales il signifie « la capacité à réussir, à vivre et à se développer positivement, de manière socialement acceptable, en dépit du stress ou d’une adversité qui comportent normalement le risque grave d’une issue négative » (Cyrulnik, 1999 citant S. Vanistendael, 1996).

Comme à l’âge adulte, les violences subies dans l’enfance recouvrent une réalité multiforme et complexe. Elles se déroulent selon un continuum qui englobe les pressions psychologiques, les mauvais traitements physiques, voire les agressions sexuelles. Si le terme de maltraitance s’adapte bien aux situations de l’enfance, sa définition n’est pas aisée car elle recouvre un vaste ensemble de paroles, d’actes et comportements dont le dénominateur commun est de porter gravement atteinte à l’intégrité de l’enfant, que celui-ci les subisse directement ou qu’il en soit le témoin.

Cette étude n’entend pas considérer la totalité des formes de maltraitance, elle se resserre autour de certains aspects explicitement nommés « difficultés vécues dans l’enfance » ; compte tenu de l’ampleur du phénomène et de son impact supposé sur l’avenir des enfants, le divorce ou la séparation des parents sont inclus dans l’analyse. Dans certaines analyses sociologiques, les difficultés familiales vécues dans l’enfance sont prises en compte au même titre que des variables classiques d’origine sociale, comme le chômage des parents. Ainsi des études statistiques s’appuyant sur des enquêtes de l’Insee [1] ont mis en évidence des formes « d’héritage de la pauvreté » (Chambaz et Herpin, 1995).

Par ailleurs, un climat familial délétère peut altérer gravement les conditions de passage à l’âge adulte de l’adolescent, compromettre son insertion professionnelle et favoriser une forme de fragilité relationnelle. L’enquête auprès des jeunes sans domicile ou en situation précaire[2] a montré comment l’exclusion des plus jeunes d’entre eux prenait racine dans un passé familial difficile (Marpsat, Firdion, Meron, 2000).

Quoi qu’il en soit, établir un lien entre le fait d’avoir été une enfant maltraitée et celui de subir de la violence à l’âge adulte n’infère pas la thèse d’une « reproduction » plus ou moins inconsciente de situations. En revanche, on peut penser que ces atteintes graves sont susceptibles de produire une vulnérabilité sociale et affective qui grèvera durablement l’histoire de vie des personnes ; certaines résisteront à ces traumatismes, d’autres n’en auront pas la possibilité.
Disposant de données statistiques sur un échantillon représentatif de femmes âgées de 20 à 59 ans, le questionnement sur la « répétition », « reproduction » ou « héritage » de la violence peut se poser en terme de proportion de personnes qui réitèrent ou non, à l’âge adulte, leur expérience violente vécue dans l’enfance. Cet article [3] se propose de dégager, à partir des données de l’enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (cf. encadré 1), les associations entre les cumuls de difficultés, certains facteurs de précarité économique et sociale ou de désaffiliation dans l’enfance, leurs répercussions sur la situation sociale et familiale des femmes à l’âge adulte et les conséquences sur leur exposition aux différents types de violences. Autrement dit : les difficultés vécues dans l’enfance font-elles partie des facteurs d’exposition au risque de subir des violences à l’âge adulte ?

Difficultés vécues pendant l’enfance et éléments de biographie

Difficultés de l’enfance, problème de définition

Enfants battus, enfance maltraitée, maltraitance – le terme date seulement de 1987 –, maltraitances psychologiques, violences dans les familles, abus sexuels, inceste, autant de manières de nommer des violences perpétrées dans le cadre privé de l’univers familial, qui déroge ainsi à son rôle protecteur et entrave durablement la socialisation de l’enfant. Quels types de faits, d’actes, de situations recouvrent ces appellations ? Les frontières qui délimitent la zone des mauvais traitements sont fluctuantes, notamment dans le temps. Par exemple, si nous nous référons à une définition donnée par Pierre Straus – fondateur de l’Association française d’information et de recherche sur l’enfance maltraitée – en 1982 : « l’enfant maltraité est celui qui est victime de la part de ses parents, ou d’adultes ayant autorité sur lui, de violences physiques, de sévices psychologiques, de négligences (ou absence de soins) ou d’abus sexuels pouvant avoir des conséquences sur son développement physique ou psychique », nous pouvons relever au moins deux archaïsmes dans la terminologie. On parle maintenant plus volontiers de maltraitances (ou violences) psychologiquesque de sévices psychologiques. Le terme d’abus sexuel, qui reste la définition officielle de l’OMS pour les mineurs, est un anglicisme fortement contesté par les militantes de la lutte contre ce type de violences. Si son usage perdure chez certains intervenants sociaux ou psychothérapeutes, la plupart d’entre eux parlent de viols et d’agressions sexuelles contre des mineurs, conformément aux catégories de violences comptabilisées dans les statistiques pénales (Viols femmes informations, 2000).

Diverses typologies de mauvais traitements psychologiques en distinguent des formes directes et indirectes, et selon Paul Durning, « la présence d’un environnement instable ou dangereux et le fait d’être témoin de violence conjugale » seraient une forme indirecte de maltraitance psychologique (Durning et Fortin, 1993). Afin de mesurer l’impact des « problèmes de l’enfance » sur la santé des adultes, Georges Menahem distingue parmi les événements de l’enfance les « problèmes affectifs durables » que sont le manque affectif, l’absence prolongée des parents, le conflit parental, la maladie, le handicap ou un accident grave du père ou de la mère ; il classe la séparation des parents ou la mort du père ou de la mère comme des « chocs sans problème affectif durable ». Dans un même ordre d’idées Gérard Lopez (dans son manuel de victimologie, 1997) parle de victimation [4]« aiguë » et « chronique ». De fait, nombre de chercheurs décrivent un continuum de violences et avancent que les maltraitances psychologiques, qui se prolongent durablement, perturbent plus profondément les personnes atteintes que les agressions physiques ou les chocs violents mais ponctuels (Romito et al., 2002 ; Durning et Fortin, 1993).

Encadré 1 : L’enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (Enveff)

L’enquête Enveff, commanditée par le service des Droits des femmes et le secrétariat d’État aux Droits des femmes, est la première enquête statistique nationale réalisée en France sur ce thème. Son objectif était de mesurer les divers types de violences interpersonnelles, subies par les femmes dans leurs différents cadres de vie ; les violences verbales, psychologiques, physiques et sexuelles ont été prises en compte. La population masculine n’a pas été enquêtée parce que la commande publique portait sur les femmes, et parce que l’on ne disposait pas pour les hommes d’études préliminaires permettant d’élaborer la problématique d’une enquête quantitative sur le sujet.
La collecte des données a été menée de mars à juillet 2000, auprès d’un échantillon représentatif de 6 970 femmes âgées de 20 à 59 ans et résidant, hors institution, en métropole. Elle a été effectuée par téléphone, selon la méthode cati (collecte assistée par téléphone et informatique). La méthode téléphonique est beaucoup moins coûteuse, un échantillon national pouvant être interrogé depuis une salle d’opérateurs, ce qui permet aussi un meilleur contrôle du déroulement de la collecte. Son avantage essentiel est de créer les conditions permettant d’assurer la bonne distanciation dans la relation enquêteur/enquêté pour des sujets sensibles. Les procédures d’appel des enquêtées et la gestion des fichiers de numéros de téléphone assuraient le respect de l’anonymat total, la confidentialité et la sécurité des personnes interrogées (Jaspard et al., 1999 ; Beck et al., 2001).
La passation du questionnaire durait en moyenne 45 minutes. Ont été ainsi recueillis les faits de violence subis pendant les douze derniers mois dans les espaces publics, la sphère professionnelle et la vie de couple. Afin de limiter la part de subjectivité des réponses, dans les questions, les mots « violence » ou « agression » ne sont pas utilisés, seuls des « faits » sont évoqués et décrits avec le plus de précision possible dans chaque cadre de vie. La structure du questionnaire est conçue pour faciliter le déroulement de l’entretien, en faisant émerger progressivement les situations de violence dans chaque cadre de vie ; ce qui favorise, dans la dernière partie du questionnaire qui cerne les agressions physiques endurées depuis l’âge de 18 ans et les agressions sexuelles subies au cours de la vie, la remémoration d’événements parfois très anciens.
Par-delà les actes violents caractérisés – brutalités physiques et sexuelles –, l’accumulation de faits, de gestes, de paroles en apparence sans gravité peut constituer des situations de violence. Pour estimer la fréquence des divers types de violence, il a été nécessaire de regrouper les réponses à plusieurs questions sur les faits de violence :
• Les agressions physiques qui incluent :
  • donner des gifles, des coups avec ou sans objet contondant, menacer avec une arme, tenter d’étrangler ou de tuer, exercer d’autres brutalités physiques ;
  • et (dans le cadre conjugal) enfermer ou empêcher de sortir, abandonner sur la route (en voiture), empêcher de rentrer chez soi ;
  • et (dans l’espace public) le vol avec violences.
• Les atteintes sexuelles :
  • l’exhibitionnisme, le « pelotage », les avances sexuelles déplaisantes ;
  • et (dans le cadre du travail) imposer des images pornographiques ;
  • et (dans les espaces publics) suivre.
• Les agressions sexuelles :
  • les attouchements du sexe, les tentatives de rapport forcé, les rapports forcés ;
  • dans le cadre conjugal : imposer des rapports sexuels par la force, imposer des gestes sexuels refusés.
• Les pressions psychologiques :
  • dans le cadre conjugal : menacer de s’en prendre aux enfants, contrôler les sorties, les relations ; imposer des comportements ; dévaloriser, dénigrer ; refuser de parler, empêcher d’avoir accès aux ressources ;
  • au travail : les brimades, le dénigrement, la mise à l’écart.
• En partenariat avec l’Agence nationale de recherches sur le sida (ANRS), la Caisse nationale d’allocations familiales (CNAF), le conseil régional de l’Ile-de-France, le conseil régional de Provence-Alpes-Côte d’Azur, le Fonds d’action sociale pour les travailleurs immigrés et leurs familles (Fas), le GIP « Mission de recherche droit et justice », l’Institut des hautes études de la sécurité intérieure (IHESI), l’Observatoire français des drogues et toxicomanies (OFDT).
 

Nous avons choisi d’adopter la terminologie « difficultés vécues dans l’enfance » pour nommer un ensemble de situations de maltraitance [5]. La sélection des items (cf. encadré 2) a été faite pour permettre de répondre à la question de la reproduction de la violence mais également pour tenter d’identifier des facteurs de risque, ou tout au moins les facteurs aggravants. L’objectif principal de l’enquête Enveff étant de cerner les violences subies à l’âge adulte, la question des violences de l’enfance n’était pas centrale. En conséquence, ont été retenus les types de problèmes liés à la vie familiale et facilement repérables comme les placements hors de la famille, les conflits graves avec les parents, les graves tensions ou climats de violence entre lesparents, les problèmes d’alcoolisme ou de drogue au sein de la famille, les violences physiques et sexuelles. Malgré l’ambivalence de l’expression, les « privations matérielles » sont évoquées ; cette formulation recouvre deux acceptions très différentes, voire antagonistes : le manque de moyens financiers de la famille et la privation volontaire qui équivaut à une violence psychologique, voire physique. Si l’on peut penser que les mauvais traitements physiques et les violences sexuelles ont été relativement bien cernés dans l’enquête Enveff, les maltraitances psychologiques de l’enfance y étant perçues exclusivement au travers des graves conflits entre parents et enfants ou les climats de violence entre les parents, une mesure différenciée de l’impact des maltraitances psychologiques, physiques ou sexuelles de l’enfance s’avère délicate. Néanmoins, il est possible de vérifier la pertinence du concept de continuum, et l’effet de la durabilité des maltraitances.

Comme dans toute enquête rétrospective, il ne faut pas omettre les problèmes de rationalisation et de mémorisation de situations ou de faits qui se sont déroulés dans un passé parfois très lointain ; ce d’autant plus qu’on interroge des personnes de différentes générations. Georges Menahem (1994) a pu contrôler la fiabilité des réponses de l’enquête Situations défavorisées de l’Insee [6] sur laquelle il étayait ses analyses par une étude qualitative, il en conclut que « l’allégation d’événements de l’enfance manifestait l’existence de souffrances psychiques réelles, actuelles ou passées, qui avaient eu des conséquences importantes sur la vie des personnes interrogées ». En raison du strict respect de l’anonymat, on ne dispose pas, pour l’enquête Enveff, d’étude qualitative de contrôle, toutefois l’analyse des relations observées entre les très nombreuses variables biographiques et contextuelles montre la cohérence des réponses des enquêtées et la pertinence de l’étude des situations déclarées pendant l’enfance.
Dans le questionnaire Enveff, les questions décrivant ces situations de l’enfance se situent en début d’entretien alors que la sensibilisation au thème des violences n’est pas encore enclenchée, les femmes n’ayant pas encore été interrogées sur les violences qu’elles ont subies au cours de l’année (cf. encadré 1) ; ceci a pu produire un effet de minimisation des problèmes de l’enfance : défaillances de la mémoire, atténuation avec le temps de la part émotionnelle des vécus juvéniles, occultation de faits tabous mais dont certains seront révélés par les répondantes en fin de questionnaire, notamment pour les violences sexuelles de l’enfance. A contrario, on peut se demander si le fait d’avoir subi dans son enfance certaines formes d’atteintes ne favorise pas la verbalisation de celles-ci lorsqu’elles se perpétuent à l’âge adulte.

Encadré 2 : L’interrogation sur les difficultés vécues pendant l’enfance dans l’enquête Enveff

Dans une première partie, le questionnaire décrit le contexte familial et social des femmes pendant leur enfance et se penche plus particulièrement sur les situations difficiles vécues pendant l’enfance ou l’adolescence. Ces questions, proches de celles de l’enquête « Étude des conditions de vie 1986-1987 » de l’Insee, se présentent ainsi :
« Nous allons évoquer des situations que certaines personnes ont vécues au cours de leur enfance et adolescence. Vous-même, avez-vous… ?
… souffert de privations matérielles
… été placée par l’assistance publique, à la DDASS
… eu une mesure d’assistance éducative
… eu un conflit très grave avec vos ou l’un de vos parents
… constaté entre vos parents de graves tensions ou un climat de violence
Nous allons parler de problèmes qui ont pu vous affecter vous-même ou votre famille. Avez-vous… ? (vous-même, vos frères et sœurs, votre père, votre mère, d’autres personnes avec qui vous viviez)
… eu des problèmes d’alcoolisme
… eu des problèmes de drogue
… subi des sévices ou reçu des coups répétés
Si vous avez subi des sévices ou reçu des coups répétés, était-ce… ?
… chez vous,… dans la famille,… à l’école,… en colonie de vacances,… en pensionnat ou autre institution,… autre lieu »
Les agressions sexuelles subies avant l’âge de 15 ans sont repérées dans la dernière partie du questionnaire avec les questions portant sur les agressions sexuelles subies au cours de la vie (attouchements du sexe, tentative de rapports forcés, rapports forcés) [7].
 

Les difficultés vécues pendant l’enfance des enquêtées

Une femme sur trois a vécu au moins une situation difficile pendant son enfance. Parmi les difficultés déclarées, les maltraitances psychologiques occupent la première place : 15 % ont constaté de graves tensions ou un climat de violence entre leurs parents, 8 % sont entrées en conflit avec l’un d’entre eux ou les deux. Les difficultés d’ordre économique sont aussi souvent mentionnées, 14 % déclarent avoir souffert de privations matérielles. Les femmes qui ont été victimes de violences sexuelles sont aussi nombreuses que celles qui ont reçu des sévices et des coups répétés (4 %). De plus, 12 % des femmes ont souffert de la dépendance à l’alcool ou à la drogue d’une des personnes avec qui elles vivaient, et 4 % ont été témoins de coups portés à des membres de leur entourage ; la moitié de ces dernières étaient aussi victimes de ces mauvais traitements. L’association entre l’alcoolisme du père et les violences entre les parents est forte. De même, les femmes qui ont reçu des sévices ou des coups répétés rapportent beaucoup plus fréquemment que les autres, les problèmes d’alcoolisme du père.

D’une façon générale, les sévices et coups répétés interviennent rarement seuls et se retrouvent majoritairement dans les situations de cumul. La proportion de femmes victimes de sévices croît de 1 % quand aucune autre difficulté n’est mentionnée, à 4 % pour deux difficultés, 17 % pour trois, 35 % pour quatre, et 79 % quand toutes les difficultés sont citées. Parmi les femmes qui ont vécu ces traumatismes, neuf sur dix les ont subis chez elles ou dans leur famille. De plus, le fait d’avoir subi des sévices est plus fréquent chez les femmes qui ont eu un conflit grave avec leurs parents (26 % contre 2 %) – ce conflit pouvant être la résultante des sévices –, qui ont été placées par la DDASS ou ont fait l’objet d’une mesure d’assistance éducative (26 % contre 4 %), qui ont constaté entre leurs parents de graves tensions ou un climat de violence (16 % contre 2 %) ou qui ont souffert de privations matérielles (13 % contre 2 %).
Au regard de l’ensemble des réponses des femmes, se confirme non seulement l’existence du continuum de violences subies dans l’enfance, mais également d’une forme de capillarité des affects et des tensions entre les membres de la famille. Le cumul des divers types de violences, associé à l’alcoolisme – notamment du père – crée un climat familial très dégradé auquel certaines essaient d’échapper par un départ précoce.

Un climat familial dégradé qui compromet les conditions du passage à l’âge adulte

Le passage à l’âge adulte a été décrit dans divers travaux [8]. Cette période de transition comprend la fin de la scolarité, l’entrée sur le marché du travail, le départ de chez les parents, la formation du couple et la naissance du premier enfant (Bozon, Villeneuve-Gokalp, 1994 ; Battagliola et al., 1997). Si l’acquisition d’une autonomie affective et économique et le premier rapport sexuel marquent l’entrée dans l’âge adulte, les blessures de l’enfance, d’ordre matériel, affectif ou physique, accélèrent souvent l’enchaînement de ces étapes. Il s’agit dans ce cas de fuir un climat familial devenu invivable alors que les conditions de l’indépendance ne sont pas forcément acquises.

D’autres approches considèrent l’entrée dans la vie sexuelle comme une de ces étapes fondamentales de l’entrée dans la vie adulte (Bozon, 1993 ; Jaspard, 1994). Michel Bozon a montré l’incidence de la précocité sur l’ensemble de la vie sexuelle des individus. Et d’autres études ont souligné qu’une entrée précoce dans l’activité sexuelle pourrait être un médiateur entre les violences sexuelles dans l’enfance et les agressions sexuelles ultérieures mais la signification de ce lien n’est pas discutée ni expliquée (Romito et al., 2002). Finalement il apparaît que, souvent révélatrices d’une biographie fragilisée dès le plus jeune âge, la précocité de la séparation familiale et celle des relations sexuelles participent à une transition trop rapide vers la maturité qui peut constituer un réel handicap dans la vie adulte des femmes (Battagliola et al., 1997).

Le questionnaire Enveff repérait l’âge des femmes au départ du domicile familial, à la fin de la scolarité, à l’obtention du premier emploi de plus de six mois [9] et au premier rapport sexuel. Parmi ces « éléments de biographie » ont été retenus pour cet article : la précocité du départ de la famille et la précocité sexuelle.
Les femmes qui ont eu des relations sexuelles précoces ont particulièrement cumulé les événements douloureux pendant leur enfance. Que les conflits en soient une cause ou une conséquence, les femmes ayant eu leur premier rapport sexuel avant l’âge de 15 ans (2,5 % de l’ensemble des enquêtées) [10] sont entrées en conflit avec l’un de leurs parents trois fois plus souvent que les moins précoces. Deux de ces femmes sur cinq ont cumulé les difficultés pendant l’enfance. Elles déclarent trois fois plus que les autres avoir subi des sévices ou des coups répétés et ne sont en outre pas épargnées par les difficultés matérielles, les tensions graves entre leurs parents ou les problèmes d’alcoolisme ou de drogue dans leur entourage. Enfin, 16 % d’entre elles ont subi une agression sexuelle dans leur enfance contre 4 % de l’ensemble (cf. tableau 1).

Tableau 1

Proportions de femmes ayant vécu des difficultés pendant l’enfance selon l’âge au départ du domicile parental et l’âge au premier rapport sexuel(%)

Tableau 1
 

La précocité du départ du domicile parental, avant l’âge de 18 ans (11 %) [11], apparaît également très liée aux traumatismes de l’enfance : 19 % des femmes qui ont quitté tôt leurs parents ont souffert d’au moins trois difficultés, contre 6 % de celles qui sont parties plus tard. Elles déclarent deux fois plus avoir connu des privations matérielles ou avoir constaté l’alcoolisme d’un membre de leur famille, près de trois fois plus être entrées en grave conflit avec un de leurs parents et près de quatre fois plus avoir subi des sévices ou des coups répétés. Probablement le cumul de ces difficultés a-t-il contribué à leur départ prématuré du domicile des parents, en particulier en cas de conflit avec eux. En effet, 17 % des femmes parties avant 18 ans l’ont fait à la suite d’une telle discorde, contre un peu plus de 4 % des autres.

Par ailleurs, les femmes témoignent d’une enfance d’autant plus difficile qu’elles ont terminé leur scolarité précocement, notamment lorsqu’elles ont arrêté leurs études avant 16 ans [12] : 12 % ont alors souffert de trois difficultés ou plus contre 7 % des autres.

L’avancée des étapes du passage à l’âge adulte semble indéniablement être une conséquence d’un climat familial délétère ; après la rupture, les chances d’insertion de l’individu, doté de faibles capitaux scolaires et économiques, voire affectifs, seront très liées au contexte des rencontres qu’il va faire et du soutien qu’il en recevra. Pour les femmes, ce sera souvent une mise en couple précoce [13]. À partir des données de l’enquête Passage à l’âge adulte[14] de l’Ined, Michel Bozon et Catherine Villeneuve-Gokalp ont montré que le départ du foyer parental avait lieu plus tôt quand il y avait mésentente avec ou entre les parents ; ce qui entraînait, particulièrement pour les filles, une précocité accrue de la mise en couple.

Une liaison complexe entre les difficultés dans l’enfance et la situation familiale à 14 ans

Si le départ précoce du foyer familial est souvent consécutif aux blessures de l’enfance, la situation familiale des femmes lorsqu’elles avaient 14 ans peut expliquer en partie ces difficultés ou au contraire en résulter (cf. tableau 2). L’absence d’un des parents augmente nettement le cumul des événements difficiles : 5 % des femmes qui vivaient avec leurs deux parents à l’adolescence en signalent trois ou plus, contre 13 à 15 % de celles qui vivaient seulement avec l’un d’eux et 20 % de celles qui habitaient avec d’autres membres de leur famille. La présence d’un beau-parent au foyer aggrave la situation (26 % de cumuls de difficultés). Les femmes qui se trouvaient en institution (ou famille d’accueil), ou en pensionnat, ont quant à elles déclaré avoir rencontré le plus de problèmes : plus de trois sur dix ont vécu ces cumuls de difficultés, sans que l’on sache si elles les ont éprouvées avant d’avoir quitté la famille d’origine ou dans l’institution. Ces adolescentes ont-elles été éloignées de leurs familles à la suite de mauvais traitements, ou l’institution les produit-elle ? Il est vraisemblable que certaines jeunes sont parties en pension à la suite d’un grave conflit avec leurs parents ou pour ne plus être confrontées à leur mésentente. Sauf dans le cas des orphelines [15], les placements institutionnels (en internat ou famille d’accueil), sont faits lorsque l’enfant est dans une situation de danger, donc dans un milieu familial très dégradé ou suite à des mauvais traitements ou violences sexuelles.

Tableau 2

Proportions de femmes ayant vécu des difficultés pendant l’enfance et éléments de biographie selon l’entourage familial à 14 ans (%)

Tableau 2
 

Certaines constellations familiales dans lesquelles vivaient les femmes lorsqu’elles avaient 14 ans sont liées à un risque plus élevé d’avoir subi des sévices et des coups répétés : quand elles vivaient en institution (16 % ont subi des sévices), avec leur mère et son conjoint (14 %), puis avec d’autres membres de la famille, avec leur père que celui-ci vive ou non avec une conjointe (10 %), avec leur mère seulement (8 %). En revanche, lorsque les femmes vivaient avec leurs deux parents, moins de 3 % en ont mentionnés.

Il résulte de ces situations familiales particulières une multiplication des départs précoces du domicile familial, et plus ou moins corrélativement de l’avancement des premiers rapports sexuels.

Divorce ou séparation des parents, un révélateur plus qu’une cause de victimation

Depuis la réforme du divorce de 1975, son incidence sur le devenir des enfants a été très largement étudiée (Bourguignon, Rallu, Théry, 1985).

Les débats juridiques sur « l’intérêt de l’enfant » se sont appuyés sur des études psychologiques qui pour la plupart ne reflétaient que le positionnement idéologique des auteurs par rapport à une institution familiale en péril (Théry, 1993). En raison de l’ampleur du phénomène dans nos sociétés contemporaines, la séparation ou le divorce des parents sont devenus des critères récurrents des analyses sociologiques, de sorte que ce sont des données factuelles disponibles dans nombre de séries statistiques et qui apparaissent corrélées à nombre de comportements. Ainsi, dans une publication récente, Paul Archambault a montré que les enfants dont les parents sont séparés ou divorcés ont une réussite scolaire plus faible, cependant il envisage que « le divorce ne serait qu’un révélateur d’un environnement familial déjà défavorable à la réussite scolaire » (2002). Dans un même ordre d’idées et sans inférer de ce que ce chercheur entend par milieu familial défavorable, nous tenterons de distinguer ce qui ressort du climat de violence au sein du foyer, que les parents se soient ou non séparés. Georges Menahem a opéré cette subdivision lorsqu’il a étudié les liens entre les difficultés de l’enfance et les troubles de santé à l’âge adulte : si la liaison entre l’état de santé et « les déclarations de mésentente grave ou de disputes entre les parents paraît très importante… elle est encore plus nette lorsqu’il n’y a pas de séparation des parents » (1992). La question de l’effet du divorce ou de la séparation des parents sur la propension à la victimation à l’âge adulte ne peut pas être évacuée, c’est pourquoi parmi les éléments de biographie ont été ajoutés : la séparation ou le divorce des parents ainsi que le décès du père ou de la mère. Il s’agit de vérifier dans quelle mesure le divorce est plus un révélateur de situations de conflits intra-familiaux qu’une cause directe de la victimation à l’âge adulte.
Parmi les femmes vivant avec leur père ou leur mère, ou avec d’autres membres de leur famille, 57 % avaient des parents séparés ou divorcés, 29 % avaient perdu leur père, 9 % leur mère et 4 % ne connaissaient pas leur père. Il est en partie tautologique qu’elles aient déclaré beaucoup plus de tensions entre leurs parents ou de conflits avec l’un d’eux. On peut aussi envisager que la fréquence élevée des sévices physiques ou des agressions sexuelles avant 15 ans ait provoqué la rupture du couple parental ou un éloignement de la fille confiée à d’autres membres de la famille. D’un point de vue strictement économique, logiquement, l’absence d’un parent ou des deux entraîne l’accroissement des privations matérielles. Par contre, comment interpréter l’exacerbation de tous les types de maltraitance ainsi que des privations matérielles lorsque les femmes, quelle que soit leur génération, vivaient à 14 ans avec un de leurs parents et son conjoint ? Si la réponse est incertaine en raison du faible effectif des enquêtées dans cette situation, on doit tenir compte des conditions de l’après séparation qui peuvent être particulièrement tendues, notamment lorsque les enfants en sont l’enjeu, ou lorsqu’ils acceptent difficilement une nouvelle mise en couple de leur parent gardien.

L’inactivité du père, source de nombreuses difficultés

Si en toute logique, la profession des parents est fortement déterminante pour les difficultés d’ordre économique [16], les sévices et coups répétés dans l’enfance ont touché tous les milieux socioprofessionnels des parents. Aucune profession, qu’il s’agisse de celle du père ou celle de la mère, ne met les filles ou leur fratrie à l’abri de ces mauvais traitements. De même la maltraitance psychologique (graves tensions constatées entre les parents) ne répond pas à des caractéristiques professionnelles. Il semble en revanche que les femmes soient d’autant plus fréquemment entrées en conflit avec leurs parents que le statut socioprofessionnel de ceux-ci était élevé.

En réalité, plus que la profession, c’est la situation d’activité des parents, notamment celle du père, qui semble avoir eu la plus forte incidence sur les situations difficiles vécues pendant l’enfance. Près de trois femmes sur dix dont le père était retraité ou autre inactif ont souffert de privations matérielles (contre 14 % de l’ensemble) ; elles ont aussi subi des sévices et des coups répétés plus que la moyenne (7 %) et plus fréquemment fait l’objet d’un placement ou d’une mesure d’assistance éducative (5 %) ; enfin, elles sont davantage entrées en conflit grave avec leurs parents (12 %). Celles dont le père était inactif non retraité mentionnent, en outre, deux fois plus que les autres de graves tensions entre leurs parents (32 % contre 15 % de l’ensemble) ou l’alcoolisme d’un de leurs parents (24 % contre 12 % de l’ensemble).

Les mères étant plus fréquemment inactives (50 %) que les pères (2 %), leur situation d’activité joue moins que celle du père sur les difficultés vécues pendant l’enfance. Les femmes dont la mère était femme au foyer ne déclarent ni plus ni plus moins de difficultés que celles dont la mère exerçait une activité professionnelle.

Difficultés dans l’enfance et situation des femmes à l’âge adulte

Enfance difficile et situation familiale contrastée à l’âge adulte

La situation familiale des femmes au moment de l’enquête peut s’appréhender par leur état matrimonial légal, mais en France comme dans la plupart des pays développés, une forte minorité de femmes d’âge adulte vivent en couple, et ont souvent des enfants, sans être mariées ou remariées ; le fait d’être en couple ou non, avec ou sans enfants, peut donc sembler plus proche de la réalité vécue au quotidien. De plus, il est nécessaire de tenir compte des principaux facteurs aggravant le risque de subir des violences à l’âge adulte : l’étude des circonstances favorisant le développement des violences conjugales ayant révélé une forte liaison entre leur gravité et le nombre de fois où la femme qui les subit, a vécu en couple (Jaspard et al., 2002), le critère de rang d’union est retenu dans la typologie des configurations familiales présentée dans le tableau 3.

Tableau 3

Proportion de femmes enquêtées ayant vécu des difficultés pendant l’enfance et éléments de biographie selon leur situation familiale à la date de l’enquête (%)

Tableau 3
 

Les femmes vivant en première union, environ la moitié des enquêtées, présentent les plus faibles proportions de problèmes vécus dans l’enfance.

Une régression logistique montre qu’à âge égal, la probabilité d’avoir cumulé trois difficultés ou plus pendant l’enfance est d’abord liée au nombre de relations de couple, puis au mode de vie actuel, désignant les femmes en situation monoparentale ou ayant recomposé une famille avec des enfants nés d’unions antérieures comme ayant davantage souffert de maltraitances. Elles se sont trouvées presque trois fois plus dans des situations de cumul ; deux fois plus souvent que les autres, elles sont entrées en conflit grave avec leurs parents et ont constaté un climat de violences entre eux ou des problèmes d’alcoolisme dans leur entourage. Mais c’est la fréquence des agressions sexuelles avant l’âge de 15 ans et surtout celle des sévices et des coups répétés qui marquent le plus la biographie de ces femmes. Celles qui vivent dans une famille recomposée se distinguent de toutes les autres femmes par des taux très élevés de précocité du départ du domicile familial et du premier rapport sexuel.

Les femmes qui ont déjà eu au moins une vie de couple auparavant et qui sont maintenant avec un nouveau partenaire, mais sans enfant de cette union présent au foyer (catégorie « autre », tableau 3) [17], se trouvent dans une situation intermédiaire : elles ont témoigné d’une enfance plus difficile que celle des femmes en première union ou des célibataires, mais beaucoup moins pénible que celle des deux autres groupes. Plus de six sur dix sont actuellement mariées contre à peine la moitié de celles qui ont recomposé une famille avec enfants.

Les célibataires sans enfant, ne vivant pas en couple, sont nettement plus jeunes que les autres groupes de femmes en couple au moment de l’enquête ou l’ayant été : 28,6 ans en moyenne, contre 41 ans à 42,6 ans pour les autres configurations familiales. Si ces jeunes femmes ont déclaré avoir deux fois moins que les autres souffert de privations matérielles, elles n’enregistrent pas des taux différents de ceux des femmes en première union pour les autres difficultés. Leurs parents avaient plus fréquemment divorcé lorsqu’elles avaient 14 ans, conformément à la tendance générale d’accroissement de ce phénomène depuis les années quatre-vingt ; ce qui tendrait à prouver que ce n’est sans doute pas le divorce en soi, mais les conditions sociales du divorce dans les périodes plus anciennes qui entraînent les difficultés pour les enfants.
La configuration familiale dans laquelle vivent les femmes au moment de l’enquête n’est pas sans lien avec celle de leur famille d’origine, lorsqu’elles avaient 14 ans : celles dont les parents étaient divorcés sont moins souvent en première union que les autres (33 % contre 49 %). Les femmes dont les parents vivaient ensemble pendant leur adolescence, mais qui ont relaté un climat de grave tension ou de violence entre eux, sont aussi moins souvent dans leur première vie de couple à la date de l’enquête (42 % contre 50 %).

Enfance difficile et situation professionnelle : « la pauvreté héritée »

De manière générale, les étudiantes déclarent une enfance plus clémente que les autres, et mentionnent principalement des difficultés d’ordre conflictuel [18]. À l’opposé, les femmes élevant seules leurs enfants ou celles vivant dans une famille recomposée, qui ont connu les enfances les plus perturbantes, ont un statut économique actuel relativement instable : elles occupent plus fréquemment une profession indépendante (6 % d’agricultrices, de commerçantes et d’artisanes contre 1 % des autres), sont moins souvent employées de la fonction publique (20 % contre 30 %) et se sont plus souvent déclarées « femmes au foyer » (22 % contre 15 %). Or, parmi les femmes qui ont un emploi, les agricultrices, artisanes et commerçantes témoignent d’une enfance plus difficile que les autres ; elles ont principalement souffert de privations matérielles (23 %), peut-être en raison de leur âge plus élevé (44,1 ans contre 39,9 ans), et de climat de violence entre leurs parents (20 %).

Parmi les salariées, plus les femmes ont un statut professionnel élevé à la date de l’enquête, moins elles ont souffert de privations matérielles pendant leur enfance mais plus elles ont constaté de graves tensions ou un climat de violence entre leurs parents (19 % des cadres, 15 % de professions intermédiaires). Cette tendance a déjà été mise en évidence dans des recherches antérieures : dans ses travaux (op. cit.) Georges Menahem indique une surdéclaration des conflits parentaux parmi les enseignants et les diplômés du supérieur.

C’est encore une fois l’exclusion de l’emploi qui se fait le plus sentir : une chômeuse sur cinq a souffert de privations matérielles, contre 17 % des « femmes au foyer », 14 % des femmes en emploi et 3 % des étudiantes. Une sur cinq, également, a été le témoin de graves conflits ou de violences entre ses parents. Les chômeuses non indemnisées sont encore plus touchées : une sur dix a subi des sévices ou reçu des coups répétés contre une chômeuse indemnisée sur vingt. Proches d’elles, mais néanmoins plus jeunes, les femmes qui bénéficient d’emplois aidés (contrat emploi-solidarité, emploi jeune) ont cumulé les difficultés. Plus que toutes les autres, elles sont entrées en conflit avec l’un de leurs parents (17 % contre 8 % de l’ensemble des répondantes) ou ont subi des sévices ou reçu des coups répétés (7 % contre 4 %). Ces emplois ont souvent été obtenus par l’intermédiaire d’un service social que certaines jeunes femmes ont contacté alors qu’elles traversaient une phase difficile, notamment une situation de crise avec la famille.
En fait, la situation professionnelle des femmes est fortement liée au statut d’activité de leur père, voire à l’absence de celui-ci dans leur enfance. Lorsque le père était chômeur ou absent (décédé ou inconnu), elles ont maintenant une position plus fragile en terme d’insertion professionnelle : occupant un peu moins souvent un emploi (environ la moitié contre 62 % des autres), plus fréquemment au chômage (15 % contre 9 %) ou en retrait prématuré du monde du travail (24 % d’inactives ayant travaillé contre 15 %). À l’opposé, les filles de cadres poursuivent beaucoup plus souvent des études (15 % contre 9 % de l’ensemble). Ainsi l’idée selon laquelle « certaines caractéristiques de la famille d’origine, souvent associées à la pauvreté, se transmettent d’une génération à l’autre : chômage, difficultés matérielles, etc. », (Chambaz, Herpin, 1995) se trouve plutôt confirmée dans la population enquêtée, toutefois on peut voir aussi qu’il n’y a pas pour les femmes enquêtées de déterminisme social inexorable. Par contre, dans les cas les plus lourds les liaisons observées entre l’insertion professionnelle des femmes, les difficultés éprouvées dans l’enfance et les conditions sociales des parents s’entremêlent. Finalement, il semble bien que l’inactivité paternelle ou l’absence d’un des parents puissent constituer des facteurs favorisant les situations de maltraitance et la reproduction d’une précarité sociale et affective.

Les violences à l’âge adulte sont-elles liées à l’histoire personnelle ?

L’enquête Enveff permet de cerner les violences à l’âge adulte selon deux temporalités (cf. encadré 1) : les agressions physiques depuis l’âge de 18 ans et les agressions sexuelles depuis le quinzième anniversaire, d’une part, tous les types de violences au cours des douze derniers mois, dans les différents cadres de vie [19], d’autre part.

Victimes de violences physiques ou sexuelles dans l’enfance, victimes à l’âge adulte ?

Faisant l’inventaire des études épidémiologiques sur le sujet, Patrizia Romito remarque que nombre d’entre elles ont considéré les relations entre les agressions sexuelles subies pendant l’enfance (intra-familiales ou extra-familiales) et les violences ultérieures. Les résultats montrent que les femmes qui ont été victimes dans l’enfance ont un risque accru d’être victimes de viols à l’adolescence ou à l’âge adulte. Les travaux sur les violences physiques et psychologiques infligées par les parents montrent également un lien avec le risque de violences ultérieures (Romito et al., 2001).

Au regard des données de l’enquête Enveff (cf. tableau 4), toutes les difficultés rencontrées pendant l’enfance sont associées au risque d’être victime d’agressions physiques ou sexuelles à l’âge adulte ; le cumul de privations matérielles, de conflit grave avec les parents, d’un placement par la DDASS ou d’une mesure d’assistance éducative augmente encore ces risques.

Tableau 4

Proportions de femmes ayant subi des violences physiques et sexuelles à l’âge adulte selon les difficultés vécues durant l’enfance (%)

Tableau 4
 

On se doit de constater que les mauvais traitements physiques répétés (avoir subi des sévices ou des coups) grèvent durablement l’existence d’une personne en multipliant quasiment par cinq le risque de subir des violences physiques à l’âge adulte. Alors que parmi les femmes n’ayant déclaré aucune difficulté dans l’enfance, une sur dix a été victime de brutalités physiques ou de tentatives de meurtre après 18 ans, une sur deux l’a été parmi celles ayant subi ces problèmes dans l’enfance. L’impact est encore plus considérable pour les violences sexuelles après 15 ans : si une femme sur vingt qui n’a connu aucun problème dans l’enfance a subi des agressions sexuelles après 15 ans, c’est le cas d’une sur trois parmi celles ayant déclaré avoir subi soit des sévices et des coups répétés, soit une agression sexuelle avant 15 ans. L’augmentation significative du risque d’être victime d’agressions sexuelles au cours de la vie lorsqu’on a subi des sévices dans l’enfance ne revêt pas la même ampleur selon les auteurs de ces agressions. Ainsi, le risque relatif [20]d’agressions sexuelles lié aux sévices dans l’enfance est de 17 quand l’auteur est un homme de la famille et de 4 lorsque celui-ci est extérieur à la famille (Jaspard et al., 2002).
En outre, le fait d’avoir été, dans l’enfance, témoin de violences subies par d’autres membres de la famille, apparaît fortement lié au fait de subir des violences à l’âge adulte : exemple du phénomène de capillarité intra-familiale, forme de maltraitance psychologique ? De toute façon, qu’elle soit victime directe de violences physiques ou spectatrice involontaire, la personne est sérieusement atteinte dans son intégrité physique et mentale. De plus, ces situations s’inscrivant généralement dans la durée, il s’agit d’une forme de victimation « chronique » d’autant plus grave qu’elle émane de proches.

Le divorce ou la séparation des parents peuvent-ils moduler les effets d’une victimation chronique ?

Parmi les femmes dont les parents étaient séparés ou divorcés alors qu’elles avaient 14 ans, les proportions de victimes de violences physiques ou sexuelles à l’âge adulte sont environ deux fois moins élevées que parmi celles qui ont subi ou ont été témoins de mauvais traitements physiques ou sexuels dans leur enfance (cf. tableau 4). De plus, si l’on distingue parmi ces dernières, celles dont les parents étaient encore ensemble et celles dont les parents étaient séparés, on obtient des proportions de victimes à l’âge adulte très proches, avec même une légère surreprésentation de violences physiques pour les femmes dont les parents étaient ensemble. Le facteur aggravant ne semble pas être le divorce en soi, mais plutôt le climat familial violent et prolongé. Mais, tous les divorces ne sonnent pas le glas de la violence conjugale entre les parents et l’après divorce peut s’accompagner d’un climat de graves tensions d’autant plus nocif qu’il s’inscrit dans la durée.

Victimes dans les douze derniers mois, une enfance plus difficile ?

Entre violence privée et violence publique, en filigrane la maltraitance

On peut comprendre que certaines situations de violences intra-familiales vécues dans l’enfance se retrouvent dans la cellule familiale fondée à l’âge adulte, en revanche, la plus forte déclaration de violences au cours de l’année dans les espaces publics (cf. tableau 5) par les femmes ayant vécu des situations difficiles dans l’enfance pose un autre questionnement. La maltraitance dans l’enfance serait-elle « visible » à l’âge adulte, les victimes seraient-elles à ce point marquées que leur fragilité en ferait des proies faciles pour des agresseurs potentiels qui généralement s’attaquent aux plus faibles. Même si, de manière générale, les mécanismes liant la violence exercée par les parents à la violence venant d’autres agresseurs sont faiblement expliqués, on peut considérer que ce lien tient au fait que les mauvais traitements à l’intérieur de la famille peuvent mettre les enfants en situation de risque parce que les membres de la famille sont incapables d’être des gardiens de leur sécurité vis-à-vis d’agresseurs extérieurs (Romito et al., 2000).

Tableau 5

Proportions de femmes ayant subi des violences physiques et sexuelles dans l’espace public au cours des douze derniers mois selon les difficultés vécues durant l’enfance (%)

Tableau 5
 

Même si les déterminismes socioculturels ne sont pas irréductibles, le lien apparent entre la victimation dans des lieux collectifs et la maltraitance s’explique aussi par des effets structurels de l’héritage social des conditions de vie. On a vu que l’inactivité des pères, facteur important d’aggravation des risques de mauvais traitements dans l’enfance, peut aussi avoir pour effet de réduire l’insertion professionnelle de leurs filles, or ce sont les femmes les plus vulnérables économiquement qui ont été le plus victimes de violences physiques dans les lieux collectifs (Jaspard et al., 2002). Vivant dans des quartiers socialement sinistrés et se déplaçant principalement à pied ou en transports en commun, ces femmes plus exposées au risque, représentent une proie facile pour des agresseurs. D’un autre côté, les filles nées dans des milieux favorisés, les étudiantes, qui ont le plus fait état de conflits entre leurs parents ou avec eux, dénoncent le plus de harcèlement machiste dans les espaces publics : parmi les plus âgées, celles qui disposent d’atouts économiques et sociaux, fréquentent couramment les lieux publics et sortent plus souvent seules le soir ; pour les plus jeunes, outre la fréquentation intensive des lieux collectifs, l’image de la femme désirable libérée et disponible aux avances masculines explique qu’elles subissent davantage de harcèlement sexuel que toutes les autres femmes. De fait, quelle que soit la sphère, privée ou publique, les jeunes femmes ont déclaré le plus de violences [21] (Jaspard et al., 2001).

La répétition des violences au sein du huis clos conjugal est-elle inexorable ?

De nombreuses études épidémiologiques ont montré qu’il existait une relation entre le fait d’avoir subi des violences sexuelles pendant l’enfance et la probabilité de vivre avec un conjoint violent (Romito et al., 2001). Les données de l’enquête Enveff confirment ce lien, et permettent, en plus, de mettre en évidence des processus de reproduction sociale de contextes familiaux.

Les répondantes qui ont déclaré avoir vécu au moins une difficulté dans leur enfance se trouvent quasiment trois fois plus en situation de violence conjugale au cours de l’année que celles qui n’en ont déclaré aucune (cf. tableau 6). Le cumul des handicaps accroît considérablement l’exposition au risque à l’âge adulte. Plus d’une femme sur cinq ayant connu trois problèmes dans l’enfance est victime de violences conjugales, et 8 % vivent des situations « très graves », soit six fois plus que celles qui n’ont fait état d’aucune difficulté. Tous les types de difficultés ont un impact fort sur la situation à l’âge adulte ; toutefois ce sont indéniablement les sévices et les coups répétés qui en ont le plus. Dans ce cas, la proportion de victimes de violences « graves » est presque multipliée par cinq, et celle de victimes de violences « très graves » par dix. Les femmes placées en institution ou en familles d’accueil – exceptées les orphelines – ont souvent été enlevées à leur famille d’origine parce qu’elles y subissaient des mauvais traitements ou étaient victimes d’inceste ; de fait, leur degré d’exposition au risque est proche de celui des femmes ayant subi des sévices et des coups dans l’enfance. Les taux de violence conjugale parmi les victimes de violences sexuelles avant l’âge de 15 ans sont proches de ceux des femmes ayant déclaré des sévices et des coups. On a déjà montré l’enchevêtrement de ces diverses réponses, ainsi, avoir subi de façon répétitive ces agressions sexuelles grève durablement l’avenir de la personne adulte, en particulier, les attouchements qui se sont prolongés, perpétrés souvent par des proches, causent visiblement de graves dommages : les femmes qui en ont souffert sont cinq fois plus en situation « très grave » de violences conjugales que l’ensemble (12 % contre 2,5 %).

Dans une enquête italienne récente portant sur une population plus ciblée, soit un échantillon de 510 femmes venant consulter divers services (service d’urgences, service de type planning familial, service social de la ville de Trieste), on retrouve le même phénomène de reproduction de la violence intra-familiale bien que les résultats ne soient pas directement comparables [22]. Deux facteurs d’ordre plutôt psychologique ont été proposés pour expliquer les liens entre les violences subies dans la famille d’origine et les violences conjugales : une faible estime de soi et une perception de la violence comme une partie « normale » des relations intimes (Romito et al., 2000). Les agressions sexuelles dans l’enfance altéreraient l’orientation émotionnelle et cognitive des enfants par différents mécanismes : stigmatisation, trahison, impuissance face aux événements et sexualisation traumatique.

Parallèlement à ces mécanismes psychiques, des processus sociaux sont à l’œuvre. Georges Menahem (1989) [23] a démontré que les rapports domestiques entre hommes et femmes s’enracinent dans le passé familial des conjoints et que les pesanteurs socioculturelles peuvent être modulées par les expériences intra-familiales vécues dans l’enfance. L’enquête Enveff montre que, même si les conflits avec les parents ont relativement plus d’incidence sur la vie adulte que les conflits entre les parents, la mésentente profonde entre les parents est un facteur aggravant de la survenue de violences conjugales à l’âge adulte. Par ailleurs, les privations matérielles sont le moins corrélées avec la violence subie à l’âge adulte. Si, prises isolément, les conditions économiques de l’enfance apparaissent peu liées au phénomène, l’héritage de la précarité favorise la perpétration de violence conjugale, notamment lorsque les filles se retrouvent, à l’âge adulte, exclues du monde du travail. Le phénomène de « reproduction de la violence » apparaît ainsi dans sa complexité. On peut également évoquer une forme d’apprentissage social des rapports de couple puisque les données de l’enquête Enveff indiquent qu’un mode inégalitaire de partage de l’activité domestique augmente la fréquence des violences conjugales (Jaspard et al., 2002).
Ici encore, le divorce des parents apparaît fortement corrélé à la propension d’être victime de violences conjugales, moins cependant que les conflits entre les parents (cf. tableau 6), il est sans doute davantage le révélateur, ou la conclusion, d’une situation familiale très tendue. Ainsi, lorsqu’on isole les cas de graves conflits ou climats de violences entre les parents, la part de répétition de la victimation reste identique que les parents se soient ou non séparés avant que la fille ait 14 ans.

Tableau 6

Proportions de femmes en situation de violence conjugale au cours des douze derniers mois selon les difficultés durant l’enfance (%)

Tableau 6
 

Relation triangulaire des violences de l’enfance, du couple et au travail

Nous avons montré ailleurs comment les femmes qui subissaient des violences dans le cadre du couple étaient plus exposées aux violences dans le cadre du travail (Brown et al., 2002). On peut penser retrouver, dans ce cadre, la même liaison entre les problèmes de l’enfance et les violences subies dans le milieu professionnel au cours des douze derniers mois, comme une forme de triangulation entre la maltraitance, les violences conjugales et les violences au travail.

De plus, conformément au phénomène « d’héritage de la pauvreté » (op. cit.), le départ prématuré de la famille d’origine entraîne généralement un déficit de formation scolaire et de plus mauvaises situations d’emploi. Ainsi les femmes qui ont cumulé trois difficultés ou plus dans leur enfance ont-elles une situation d’emploi plus précaire : 12 % ont déjà connu au moins trois périodes de chômage de plus de six mois, contre 5 % de celles qui ont eu une enfance plus clémente ; et au moment de l’enquête la part de celles qui sont au chômage, rémunéré ou non, est deux fois plus élevée (19 % contre 10 %). Enfin, lorsqu’elles ont une activité professionnelle, elles exercent moins de professions intermédiaires, sont plus souvent employées (57 % contre 50 %), et si la plupart ont des contrats à durée illimitée, une proportion néanmoins supérieure à la moyenne occupe des emplois d’intérim, voire des emplois aidés, contrats d’insertion ou CES.

Ce statut d’emploi plus précaire entraîne, pour ces femmes ayant subi des maltraitances dans l’enfance, des fréquences de violences au travail supérieures à la moyenne. Ainsi le taux de pressions psychologiques augmente de 13 % quand aucune difficulté n’a été mentionnée à 28 % lorsqu’il y en a eu trois ou plus. Le taux de harcèlement psychologique passe, lui, de 2,4 % en l’absence de maltraitance à 9 % en cas de cumul de maltraitances. La fréquence des injures et menaces verbales au travail est plus que doublée (de 7 % à 17 %) ; celle des avances et agressions sexuelles devient très élevée (passant de 1,4 % à 7,5 %).

Si tous les types de difficultés produisent une augmentation semblable des pressions psychologiques, les sévices et les coups ou une agression sexuelle avant l’âge de 15 ans ont un impact plus fort que les autres problèmes de l’enfance sur le taux de harcèlement psychologique et celui de harcèlement et d’agressions sexuels. On se gardera toutefois de conclure à l’existence d’une relation mécanique entre les traumatismes de l’enfance et les violences dans le milieu du travail.

Tableau 7

Proportions de femmes ayant vécu des violences au travail au cours des douze derniers mois selon les difficultés durant l’enfance

Tableau 7
 

Parmi les caractéristiques biographiques, la précocité du premier rapport sexuel est beaucoup plus fortement associée à toutes les violences au travail que le fait d’avoir connu le divorce de ses parents ou de les avoir quittés avant 18 ans. Rappelons (cf. supra) qu’une entrée prématurée dans la sexualité est souvent associée à un cumul élevé de difficultés de l’enfance qui entraînent elles-mêmes une insertion professionnelle problématique, voire pas d’insertion du tout. On sait par ailleurs que la victimation à l’âge adulte touche de façon singulière les exclues de l’emploi.
Parmi les femmes qui exercent une activité professionnelle régulière et qui mènent de front une vie maritale on observe une bipolarité : la majorité d’entre elles sont les moins sujettes à des atteintes violentes de tous types, mais un nombre non négligeable (environ 3 %) ne trouvent aucun répit entre la violence du conjoint et celle du travail (Brown et al., 2002). C’est dans ces situations de victimation cumulée que se manifeste la relation triangulaire de la maltraitance, des violences conjugales et des violences au travail.

Maltraitance, état de santé et violences à l’âge adulte : un maillage serré

L’état de santé des femmes au moment de l’enquête est lié à l’existence de maltraitances dans l’enfance, et particulièrement des sévices et des coups répétés. Ainsi, la proportion de femmes ayant un niveau élevé de détresse psychologique (établi par les réponses à une échelle standardisée en douze questions, le General Health Questionnaire) est de 30 % pour celles qui ont subi des sévices au lieu de 11 % pour les autres répondantes ; les tentatives de suicide au cours des douze derniers mois sont dix fois plus fréquentes, respectivement de 3 % et 0,3 %. Les différences sont également très importantes pour le niveau de stress posttraumatique.

Les violences physiques ou sexuelles au cours des douze derniers mois sont nettement associées à une plus grande fréquence de détresse psychologique, de stress posttraumatique et de tentatives de suicide dans l’année que les femmes aient été victimes ou non de violences antérieurement, durant l’enfance ou à l’âge adulte. Toutefois, les risques sont accrus lorsque les femmes avaient subi des mauvais traitements dans l’enfance. En particulier, les victimes de sévices ou coups répétés ont plus souvent des troubles de la santé mentale, atteignant des fréquences très élevées pour les victimes de violences dans les douze derniers mois. Ainsi, le taux des tentatives de suicide au cours des douze derniers mois, qui est de 0,2 % pour les femmes exemptes de violences physiques ou sexuelles dans l’année écoulée et n’ayant pas été victimes de sévices dans l’enfance, atteint 8 % pour les femmes ayant subi ces deux situations.

Conclusion : « répétition », « résilience », où il est question de proportions

L’enquête Enveff a permis de mettre en évidence des liens très importants entre les situations vécues dans l’enfance et les violences subies par les femmes à l’âge adulte, en effet :

  • une femme sur deux ayant subi des sévices et des coups répétés dans son enfance a été victime de violences physiques après l’âge de 18 ans ; c’est le cas d’une femme sur dix seulement lorsque celles-ci n’ont vécu aucune difficulté dans leur enfance ;
  • 28 % des femmes ayant subi des sévices et des coups répétés dans leur enfance ont été victimes de violences conjugales au cours des douze derniers mois ; c’est le cas de 6 % seulement de celles qui n’ont connu aucune difficulté dans leur enfance.
En revanche elle fait apparaître aussi que : 72 % des femmes ayant subi des sévices et des coups répétés dans leur enfance ont été indemnes de violences conjugales au cours des douze derniers mois.

 

Ces chiffres donnent, en fait, une image inversée de la même réalité, qu’on pourrait traduire par : 28 % de répétition, 72 % de résilience. Mais on peut aussi déduire de ces chiffres que le fait d’avoir été victime dans son enfance accroît considérablement le risque de victimation conjugale à l’âge adulte en le multipliant par cinq. Si l’on ajoute que les violences physiques après 18 ans sont cinq fois plus fréquentes chez les femmes victimes de sévices et de coups dans l’enfance, il est clair que la maltraitance physique des enfants est un facteur de risque important de victimation à l’âge adulte ; parmi les difficultés de l’enfance présentées dans cette étude, c’est le facteur le plus déterminant.

Si comme l’indique Boris Cyrulnik « la résilience se tricote avec mille déterminants », la répétition ou la reproduction aussi. Rappelons simplement quelques facteurs aggravants repérés à partir de nos résultats : plus encore que le type de traumatisme c’est sa durabilité qui compte, le lien de parenté avec les auteurs, le cumul de plusieurs difficultés dont l’alcoolisme paternel ; la capillarité des affects et des tensions entre les membres de la famille entraîne même pour les témoins un accroissement de la propension à la victimation ; enfin le divorce ou la séparation des parents représentent plus un signal d’alarme des situations de conflits et des climats de violence qu’un facteur direct de risque.

Il y a bien, dans certaines proportions, une répétition ou reproduction des situations de violences vécues pendant l’enfance, cette répétition est d’autant plus forte que la maltraitance s’inscrit dans la durée et qu’elle est perpétrée par des proches ; le préjudice est encore aggravé dans le cas de blessures indicibles parce que ressenties comme honteuses telles les violences sexuelles, notamment dans les situations d’inceste. Par ailleurs, on a vu que les maltraitances et les climats familiaux délétères altéraient gravement le passage à l’âge adulte.

De plus, il ne faut pas occulter que cette « reproduction » se révèle très contrastée selon le sexe : globalement, les petites filles victimes deviennent des femmes victimes, tandis que les petits garçons victimes deviennent des agresseurs. Fondamentalement, plus qu’une simple répétition d’un scénario où « Papa frappe et Maman crie », cette reproduction sexuée de la violence repose davantage sur les positions sociales assignées aux hommes et aux femmes et aux systèmes de valeurs et de représentations qui traversent la société. C’est une sorte de pérennisation de la domination masculine.
En tout état de cause, les données de l’enquête Enveff confirment que la répétition n’est pas une fatalité. Si certains professionnels le croient c’est qu’ils voient uniquement ceux qui répètent la maltraitance (Cyrulnik, 1999). Dans le langage métaphorique du tricotage cher à Boris Cyrulnik, on peut dire que les raisons de la reproduction comme de la résilience sont difficiles à démêler dans l’écheveau inextricable des mécanismes psychiques, des déterminismes socioculturels, et de l’apprentissage social de la construction de soi. Mais dérouler le fil de sa vie est sans doute nécessaire à la résilience, car l’ampleur du silence des victimes est un des principaux enseignements de l’enquête Enveff.

Notes

  • [1]
    Enquêtes Conditions de vie des ménages1986-1987 et 1993-1994 ; enquête sur les jeunes, complémentaire à l’enquête Emploi de 1992.
  • [2]
    Enquête de l’Ined réalisée en 1998 auprès de 461 personnes de 16 à 24 ans en région parisienne.
  • [3]
    Cet article s’appuie sur les travaux réalisés par l’ensemble de l’équipe Enveff composée de Maryse Jaspard, responsable de l’enquête, Elizabeth Brown, Institut de démographie de l’université Pans I Panthéon-Sorbonne (Idup) ; Stéphanie Condon, Jean-Marie Firdion, Institut national d’études démographiques (Ined) ; Annik Houel, Université Lumière – Lyon II ; Dominique Fougeyrollas-Schwebel, Brigitte Lhomond, Florence Maillochon, Marie-Ange Schiltz, Centre national de la recherche scientifique (CNRS) ; Marie-Josèphe Saurel-Cubizolles, Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm).
  • [4]
    Le terme « victimation » signifie simplement : « être victime », il ne doit pas être confondu avec la « victimisation » qui induit l’idée de répétition des situations de violences ; nous n’utilisons pas ce terme dont la connotation renvoie à la passivité voire au masochisme des victimes.
  • [5]
    Dans la suite de ce texte, nous réservons les expressions « maltraitance » et « mauvais traitements » aux seules situations de l’enfance.
  • [6]
    Cette enquête statistique a été réalisée en 1978-1979, auprès de 4 674 personnes.
  • [7]
    Il existait a priori un risque de double déclaration d’une telle agression à la fois dans cette série de questions et dans celle concernant les sévices subis pendant l’enfance ; or moins d’un cinquième des femmes concernées par l’une au moins des deux atteintes mentionnent avoir subi les deux (1,2 % sur 6,7 %) ; il peut bien sûr s’agir de multivictimation et non de double compte d’un même fait.
  • [8]
    En référence aux travaux de T. Bloss et F. Godard, d’O. Galland, M. Bozon, C. Villeneuve-Gokalp.
  • [9]
    L’obtention du premier emploi stable s’avérant peu révélatrice dans cette étude, nous n’avons pas retenu ce critère.
  • [10]
    L’âge de 15 ans correspond à la majorité sexuelle ; l’âge moyen au premier rapport sexuel est passé de près de 19 ans pour les générations les plus anciennes (parmi les enquêtées) à environ 17 ans (Jaspard, 1997) pour les plus jeunes, aussi les moins de 25 ans sont ici surreprésentées.
  • [11]
    Bien que l’âge au départ de chez les parents ait reculé au cours des générations, l’effet n’est pas visible ici, toutes les générations étant à peu près également représentées.
  • [12]
    Âge minimum légal en France depuis 1959, applicable aux générations nées à partir de 1952.
  • [13]
    Les générations concernées ont vécu de grandes transformations de l’entrée dans la vie conjugale, avec le retard de l’âge au mariage et le développement des unions sans papiers.
  • [14]
    Réalisée en 1993 par Michel Bozon et Catherine Villeneuve-Gokalp.
  • [15]
    Peu nombreuses : 14 % des jeunes à 14 ans dans cette catégorie « autres ».
  • [16]
    Alors que 6 % des femmes dont le père était cadre ont souffert de privations matérielles, 9 % de celles dont le père exerçait une profession intermédiaire déclarent ce type de difficulté, 11 % des filles d’employé, 13 % des filles d’artisan, commerçant ou chef d’entreprise, et 17 % des filles d’ouvrier ou d’agriculteur.
  • [17]
    Les femmes seules au moment de l’enquête mais qui ont déjà vécu en couple sont regroupées dans cette catégorie « autre », peu nombreuses (10 % de la catégorie) elles ont rapporté des situations de l’enfance identiques.
  • [18]
    12 % d’entre elles ont constaté de graves tensions entre leurs parents, 8 % sont entrées en conflit avec l’un d’eux, 7 % signalent les problèmes d’alcoolisme d’un membre de leur famille et moins de 4 % déclarent une autre difficulté.
  • [19]
    Nous avons retenu dans cette étude les espaces publics, la vie de couple, le travail.
  • [20]
    Le risque relatif mesure ici le rapport de la fréquence des agressions sexuelles parmi les femmes ayant subi des sévices dans l’enfance à la fréquence observée chez celles n’en ayant pas subi. Par exemple 21,8 % des femmes ayant subi des sévices dans l’enfance ont été victimes d’agressions sexuelles par un homme de la famille comparé à 1,3 % chez celles qui n’en ont pas subi : 21,8/1,3 = 16,8.
  • [21]
    La recherche de rapports sociaux égalitaires entre les sexes, plus affirmée parmi les femmes des milieux favorisés ou les plus jeunes, pourrait entraîner leur plus grande sensibilité aux agressions sexistes et aux atteintes psychologiques en particulier. Cependant, ces effets possibles d’âge et de milieu social ne sont pas identiques selon les sphères et débordent du cadre de cette étude, mais sont évoqués dans l’ouvrage présentant complètement l’enquête (Jaspard et al., à paraître en mai 2003).
  • [22]
    Presque un quart des répondantes (23 %) ont déclaré avoir subi des violences physiques ou psychologiques de la part de leurs parents avant l’âge de 17 ans. Le pourcentage de violences exercées par un conjoint ou ex-conjoint est de 29 % en cas de violences par les parents avant 17 ans comparé à 15 % pour les femmes n’ayant pas subi de violences par leurs parents.
  • [23]
    À partir des données de l’enquête du Credoc « Fécondité – conditions de vie » réalisée en 1981 sous la direction de Nicole Tabard.
 
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/06/2010
 
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15/06/2019
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