« Aime-moi moins, mais aime-moi longtemps », lance Louis Garrel dans Les Chansons d’amour de Christophe Honoré. L’expression colle à l'entreprise de Doug Block. Jeune, le réalisateur filmait des mariages pour arrondir ses fins de mois. Vingt ans plus tard, il décide de revoir certains couples immortalisés le jour J, pour savoir ce qu’ils étaient devenus. Le résultat ? 112 mariages (1), un documentaire où face caméra, les mariés se remémorent l’exaltation de la cérémonie, l’euphorie de leur jeunesse passée. Et relatent, leurs renoncements, leurs regrets, leurs compromis, avec une certaine mélancolie. Malgré cette amertume, ces époux affichent leur volonté de continuer à vivre à deux. À l’heure du zapping, où l’épanouissement personnel semble primordial, où l'on s'engage pour « pour le meilleur et sinon tant pis » selon l'expression de Pascal Brukner, ceux là ont décidé de rester mariés. Spécialistes de la question, Antoine et Chantal d’Audiffret (2), mariés depuis 45 ans, décryptent l’art de vivre à deux. Interview.

Madame.lefigaro.fr. – Le documentaire de Doug Block bouscule le mythe du mariage en montrant l’écart existant entre une cérémonie idéalisée et la réalité, quelques années après. Pourquoi décide-t-on de passer du statut de concubins à celui de mariés ?
Antoine d’Audiffret. – Le mariage est une rupture. Il change fondamentalement les choses car c’est un engagement infini qui permet de se construire dans la durée. On se dit « je te promets d’être avec toi dans vingt ans et plus... Je ne serai pas forcément amoureux mais je resterai avec toi en faisant tout pour t'aimer. » L’engagement crée une confiance mutuelle. C'est un rempart qui protège le couple. On se promet de vivre mariés devant la société. Cela veut dire qu’on ne compte pas sur ses seules forces pour tenir, mais on peut, par exemple, demander à ses témoins de nous épauler. L'institution permet aussi de donner un cadre sécurisant à son couple et à ses enfants.
Chantal d’Audiffret. - Cette union permet de ne pas remettre pas le couple en question à la moindre occasion. Car elle ne doit pas dépendre seulement du sentiment amoureux. On s’engage à bâtir sa vie à deux, on se promet de tout faire pour vivre ensemble avec bonheur, en tentant toujours de dépasser les conflits.

"Un projet commun"

112 mariages

"L'art de vivre à deux", Antoine d'Audiffret et Chantal d'Audiffret (Éd. Bayard, 2009).

« Quand on s’engage il faut se demander si : lorsqu’elle sera vieille et qu’elle n’aura plus de dents je voudrais encore être avec elle. Si vous répondez « oui », c’est que vous êtes avec la bonne personne », explique l’un des hommes interrogé dans le film. Comment être sûr de son choix ?
A.A. – Pour moi, il n'y a pas d'âme soeur. Mais une vision commune de la vie avec une personne. On compare souvent le couple à la construction d’une maison. Il faut être d’accord sur les plans au départ. Après on bâtit au fur et à mesure. C’est ce qui permet de se pardonner, de revenir en arrière, et de reconstruire si besoin. Il faut un projet commun.
C.A. - Lorsqu’on décide de se marier c’est pour de bonnes raisons conscientes, parce que l’on regarde dans la même direction, et l’on sait que l'autre nous aide à grandir. Mais aussi des raisons inconscientes, cette petite alchimie, inexplicable, qui nous attire. 

Certains couples  semblent résignés au bout de quelques années. Ils ne sont pas toujours heureux mais décident de rester ensemble malgré tout. Pourquoi ?
C.A. - Si les couples décident de rester ensemble c'est qu'ils ont des raisons pratiques de le faire et souvent malgré les apparences, un attachement mutuel très profond. Il ne faut pas se résigner, il faut travailler les conflits, se remettre en question. Chacun de nous à une part de responsabilité. Si on ne le fait pas, le risque est de partir avec quelqu'un d'autre et de reproduire le même schéma. Parfois certains couples divorcent et se remettent ensemble, car ils s’en rendent compte. Il faut se poser et essayer de comprendre qui est vraiment l’autre. Un couple ne peut pas durer dans le malheur.
A.A. - Aujourd’hui il y a un surinvestissement du sentiment amoureux. Il n’y a pas que cela. Il y a l’amitié, l’intimité, l’érotisme. Il faut voir les richesses de la personne que l'on a épousé et tout ce que l'aventure de la vie apporte à deux (soutien mutuel, projet commun...). Il convient de mettre « des lunettes roses », pour voir les qualités de l'être aimé, ce qu’il nous apporte et qu’on oublie vite.
C.A. – Lorsque quelque chose ne va pas, il faut en parler pour s'adapter l'un à l'autre en appréciant la richesse de nos différences. Si on attend 20 ans, c’est trop tard. On imagine souvent un homme ou une femme sans défaut. Mais c’est impossible !
A.A. – Oui, un jour ma femme s’est rendue compte que je n’étais qu’un homme standard.

 

"Penser le mariage dans une réalité de ce qu’est la vie à deux"

112 mariages

Dans 112 mariages, douze couples se prêtent au jeu et confient face à la caméra.

À plusieurs reprise dans le film, l’enfant est un tue-l’amour. Comment surmonter cette épreuve ?
C.A. – L’enfant prend toute la place dans le couple. Il faut comprendre que le temps pris pour les parents n’est pas un temps volé aux enfants. Quand le couple va bien, les enfants vont mieux.
A.A. - L’intimité est primordiale. Les époux doivent se consacrer du temps. Ils doivent s’amuser et entretenir leur amour en prenant du temps à deux.

Ceux qui ont idéalisé le mariage sont déçus dans le reportage. Qu’est-ce qu’on peut en attendre ?
A.A. - Ceux qui sont déçus ont idéalisé le mariage, la cérémonie dont ils ont rêvé, les copains, la robe... sans avoir envisagé la réalité de la vie à deux au quotidien. 
C.A. – Etre à deux est une chance pour affronter les difficultés. Quand l’un flanche, l’autre est là pour l’aider.
A.A. - Pour nous le mariage, ce n'est pas la corde au cou mais c'est partir en cordée ensemble, en s'épaulant, en se soutenant mutuellement et en s'épanouissant l'un par l'autre... C'est la plus belle aventure de toute une vie !

Dans le documentaire, il y a un divorce causé par un déséquilibre professionnel qui s’était installé. Alors que l’un prenait de l’ampleur, l’autre était à la maison pour garder les enfants. Comment surpasser les différences qui se dessinent en cours de route ?
C.A. – Le déséquilibre n’arrive pas si l’on partage et on évolue ensemble dès le départ, en écoutant les désirs de chacun. Dans une vie de couple épanouie, chacun doit aider l'autre à grandir.
A.A. - On n’est pas toujours ensemble, on fait souvent des choses chacun de son côté. Cela ne pose pas de problème s'il y a communication et enrichissement en rapportant tout ce qui se vit à l'extérieur à l'intérieur du couple, sinon on risque de partir sur des voies parallèles qui finissent par diverger.

Certains couples regrettent de ne pas avoir eu assez d’enfants. Comment surpasser ce constat amer et continuer à vivre ensemble ?
A.A. - C’est crucial le désir d’enfant, et c’est une question difficile car l’homme et la femme ont le désir de se prolonger. 
C.A. – La fécondité du couple ne se réduit pas aux seuls enfants. Il est primordial de trouver une autre fécondité dans le don à l’autre, par des associations par exemple. Avant de s’engager, il faut retenir que, lorsqu’on construit une maison, tout n’est pas rectiligne mais qu'au bout il y a une belle réalisation.

(1) 112 mariages, Doug Block (93 minutes), diffusé ce soir sur Arte, puis sur le site.
(2) Antoine d’Audiffret est président de la fédération Un avenir à deux, et d'une association CAP mariage. Chantal d’Audiffret est thérapeute et conseillère conjugale. Ensemble, ils ont publié L
’art de vivre à deux (Éd. de l'Atelier, 2009).

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